Implantée dans la zone industrielle et logistique de Betoya, au sein du complexe portuaire de Nador West Med, cette future installation ambitionne de contribuer au développement d’une filière industrielle de carburants durables au Maroc. Elle figurerait parmi les premières unités de production de SAF à l’échelle commerciale dans le Royaume et en Afrique du Nord. À ce stade, le projet reste toutefois soumis à la concrétisation de son montage financier et aux prochaines étapes de développement industriel.
Le financement envisagé par la BERD se compose d’une première tranche de 85 millions de dollars et d’une seconde, non engagée, de 20 millions. Jusqu’à 20 millions de dollars pourraient provenir du Fonds vert pour le climat, dans le cadre de son Programme à fort impact pour le secteur des entreprises. Le dispositif devrait également s’appuyer sur une garantie de première perte de l’Union européenne, destinée à faciliter les investissements dans les technologies de réduction des émissions de carbone.
Le coût total annoncé, estimé à 239 millions de dollars, soit environ 2,2 milliards de dirhams, illustre l’ampleur industrielle du projet. Le recours à plusieurs sources de financement vise à soutenir un investissement dont les besoins dépassent les possibilités de financement classiques disponibles sur le marché local, selon la BERD. La banque met également en avant la durée du prêt envisagé, qui doit être adaptée au développement de l’installation et à son exploitation à long terme.
Green Sky Capital est un développeur de projets d’énergie propre basé à Doha, spécialisé dans le développement, le financement et l’exploitation d’unités de production de carburant d’aviation durable, notamment sur les marchés de la région MENA, qui regroupe le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Son actionnariat comprend Green Sky Capital Management, le conglomérat qatari Al Mana Holding et la société d’investissement saoudienne Vision Invest. Le projet marocain associerait ainsi des capitaux du Golfe à une technologie industrielle développée en Europe.
La future usine devrait recourir au procédé Vegan-HEFA, sous licence de la société française Axens. Cette technologie repose sur la transformation de matières premières lipidiques, notamment des huiles usagées et des graisses résiduelles, en carburants.
Présentée par la BERD comme l’une des solutions les plus matures pour produire du SAF, elle permet de fabriquer un carburant compatible avec les moteurs d’avions et les infrastructures aéroportuaires existantes, sans nécessiter de modification majeure des équipements.
L’approvisionnement en matières premières constitue néanmoins un enjeu central. Le projet prévoit de mobiliser principalement des huiles de cuisson usagées et des graisses résiduelles collectées au Maroc, avec la possibilité de recourir aux importations si les volumes disponibles localement ne suffisent pas. La capacité annoncée de 200.000 tonnes de carburant par an nécessitera une organisation logistique adaptée, depuis la collecte et le traitement des matières premières jusqu’à leur acheminement vers le site industriel. Les volumes effectivement mobilisables dans le Royaume restent à préciser.
Cette question pèsera sur les retombées économiques et environnementales du projet. Un approvisionnement local suffisamment structuré pourrait soutenir les activités de collecte et de valorisation des déchets, tout en favorisant l’émergence d’une chaîne de valeur nationale.
À l’inverse, une dépendance importante aux importations limiterait la part de matières premières d’origine marocaine dans la production. La traçabilité des ressources et le respect des critères de durabilité seront également déterminants pour accéder aux marchés soumis à des exigences environnementales strictes.
Le procédé devrait par ailleurs permettre de produire d’autres dérivés, notamment du diesel renouvelable, du bio-naphta et du biopropane. La valorisation de ces produits complémentaires pourrait contribuer à l’équilibre économique de l’installation en diversifiant ses débouchés commerciaux.
Le projet prévoit en outre de s’appuyer sur un contrat d’achat à long terme conclu avec un acteur privé. L’identité de cet acheteur et les conditions commerciales de l’accord n’ont toutefois pas été rendues publiques dans les informations disponibles.
Le positionnement de Nador West Med constitue un autre atout pour cette opération. Situé sur la façade méditerranéenne du Maroc, le complexe portuaire est destiné à accueillir des activités industrielles et logistiques tournées vers les échanges internationaux. Sa localisation pourrait faciliter l’expédition des carburants vers les marchés étrangers, notamment européens, où les exigences de décarbonation du transport aérien soutiennent la demande en carburants alternatifs.
L’Union européenne a en effet instauré des obligations d’incorporation de carburants d’aviation durables dans le cadre de sa réglementation ReFuelEU Aviation. Ces exigences doivent progressivement renforcer la demande en SAF et encourager le développement de nouvelles capacités de production. Pour les investisseurs, le Maroc présente ainsi un intérêt géographique, grâce à sa proximité avec l’Europe, et industriel, à travers ses infrastructures portuaires et sa volonté d’attirer des investissements dans les énergies propres.
Sur le plan climatique, le carburant d’aviation durable peut contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur aérien par rapport au kérosène fossile. Le niveau de réduction dépend toutefois des matières premières utilisées, du procédé de fabrication et de l’ensemble du cycle de vie du carburant. Le recours à des huiles usagées et à des résidus s’inscrit dans une logique de valorisation des déchets, sous réserve du respect des critères de durabilité applicables.
La BERD et ses partenaires prévoient également des retombées en matière d’emploi et de formation. Le projet pourrait favoriser le transfert de compétences techniques et le développement de capacités industrielles dans la région de l’Oriental. Un volet spécifique vise la participation des femmes à l’emploi et aux formations liées à l’activité de l’entreprise, avec un objectif de 10% de femmes dans ses effectifs d’ici 2032. Une initiative pilote doit également faciliter l’intégration de coopératives et d’agrégateurs dirigés par des femmes dans la chaîne d’approvisionnement en matières premières.
L’enjeu dépasse ainsi la construction d’une nouvelle unité industrielle. Si le financement est approuvé et que le projet aboutit, l’usine pourrait contribuer à structurer une filière marocaine du carburant d’aviation durable, tout en renforçant l’attractivité industrielle de Nador West Med.
Sa concrétisation dépendra néanmoins de plusieurs étapes, notamment la finalisation du financement, la sécurisation des approvisionnements et des débouchés commerciaux, ainsi que la réalisation des travaux. La décision attendue de la BERD le 18 novembre 2026 constituera un premier jalon pour mesurer l’avancement de cette opération.
